• La croisade des enfants

    La croisade des enfants

    Au printemps et dans l'été de l'année 1212, les habitants de France, de l'Allemagne et du nord de l'Italie purent voir ébahis, un spectacle des plus extraordinaires : des hordes d'enfants, en longues troupes, s'acheminant par les routes et les sentiers en chantant des cantiques.
    A ceux qui les interrogeaient, ils répondaient qu'ils allaient à Jérusalem délivrer la Vraie Croix des mains des Sarrasins, ou, simplement, qu'ils allaient vers Dieu. Mais d'autres se taisaient, ou disaient ignorer pourquoi ils s'étaient mis en marche.
     
    De toute part, ce fut une grande émotion. C'est qu'il était devenu rare, à cette époque, de voir l'Europe agitée par l'appel de la Terre Sainte. 
    Depuis 1187, Jérusalem avait été perdue par les chrétiens. Les croisades organisées par Frédéric Barberousse, Richard Coeur de Lion ou Philippe Auguste pour la reconquérir n'avaient abouti qu'à de lamentable échecs. 
    Celle des grands féodaux, partie en 1202, s'était terminée à Constantinople par une guerre entre chrétiens et la fondation d'un empire latin d'Orient à Byzance. Ces croisades, à la grande fureur du pape Innoncent III, ressemblaient plus à une affaire, et la piété des croisés à du pillage organisé.
    Le souvenir du désastre invengé de 1187 n'était pas près de s'éteindre, et un chroniqueur, Renier de Liège, terminait tous ses alinéas par ce douloureux leitmotiv :
    " Et l'Eglise d'Orient est encore maintenant aux mains de la gens sarrasine. "
     
    Des prédicateurs, des visionnaires exaltés parcouraient la chrétienté afin d'appeler les fidèles aux armes pour leur demander d'aller délivrer le tombeau du Christ. C'est à ce moment qu'apparurent les troupes d'enfants pélerins. Les chroniques qui en font mention sont très nombreuses et toutes donnent des détails interessants.
    Tout semble commencer en l'année 1212, lorsque le pape, préocupé par les luttes soutenues dans le midi par les albigeois et par l'attitude menaçantes des Maures d'Espagne, ordonna pour le 23 mai une procession générale des hommes et des femmes pour obtenir
    " la paix de l'Eglise universelle et du peuple chrétien, et surtout pour que Dieu soit propice à ceux qui vont combattre en Espagne contre les Sarrasins. Tous, sans exception sont invité à se rendre à la procession, sans que nul ne s'excuse ". En France, ces procession ajoutèrent encore à la surexitation de l'esprit public.
     
    " En ce temps, dit une chronique, dans le royaume de France, les enfants et les jeunes filles, un certain nombre de garçon et de vieillards portant des bannières, des cierges, des croix, des encensoirs, faisaient des processions, allant par les villes, les bourgs et les châteaux, en chantant et criant en français " Seigneur, Dieu, élevez la chrétienté ! Seigneur Dieu, rendez-nous la Vraie Croix ' ". Ils chanaient ces paroles et beaucop d'autre encore, car ces processions n'étaient pas toutes selmblables, et chacun variait à son gré. "
    " Alors, raconte le chroniqueur de Saint Bertin, comme on faisait des processions par toute la France pour implorer le secours de Dieu contre les infidèles, il vint à l'esprit d'un petit pâtre du diocèse d'aller en procession, et il y alla.
    " En revenant, il trouva ses brebis sur le point de dévaster les moissons, et lorsqu'il voulut les renvoyer, elles fléchirent le genou devant lui, comme pour implorer son pardon. Quand le peuple apprit le fait, il fut révéré  avec une si excessive vénération qu'en peu de temps plusieurs milliers de petits enfants affluèrent vers lui de toutes les parties du royaume, sans que nul ne les poussât ou les inspirât, et lorsqu'on les interrogeait où ils voulaient aller, tous, mus par une même pensée, répondaient : Vers Dieu ! "
     
    Cet enfant, un berger de Cloyes, près du château de Vendôme, affirmait que le Seigneur lui était apparu sous la figure d'un pauvre pélerin. 
    Après avoir accepté de lui du pain, il lui avait donné des lettres adressées eu roi de France. Comme Etienne se rendait auprès de celui-ci avec des pâtre de son âge, on se rassemble autour de lui de diverses parties des Gaules, au nombre d'environ 30 000 personnes. 
    " Il y avait alors, en divers lieux, écrit le chanoine de Laon, des enfants qui étaient en grande vénération, parce que la foule du peuple croyait qu'ils avaient opéré des miracles. La multitude des enfants se porta vers eux afin de partir sous leur direction pour rejoindre le saint enfant Etienne. Tous reconnurent ce dernier pour leur maître et leur chef. "
    A partir du mois de juin 1212, ce mouvement n'allait cesser de s'emplifier et l'enthousiasme de croître. Ecoutons Matthieu de Paris, ennemi de cette croisade, qu'il jugeait oeuvre du démon, en dresser le tableau :
    " Pendant le cours de cette année, dans l'été, un égarement comme aucun siècle n'en vit jamais l'exemple se produisit en France. A l'instigation de l'ennemi du genre humain, un jeune garçon, qui, par l'âge était vraiment un enfant, allait par les villes et les châteaux du royaume de France, comme s'il était envoyé par Dieu, chantant en langue française : 
    " Seigneur Jésus-Christ, rendez-nous la sainte Croix ", y ajoutant beaucoup d'autres choses encore.
     
    " Des enfants du même âge l'ayant vu et entendu, le suivaient en nombre infini. L'esprit profondément troublé par un prestige diabolique, ils quittaient leurs pères et leurs mères, leurs nourrices et tous leurs amis, et chantaient, ainsi que faisait leur guide. Chose incroyable, il était impossible de les retenir en les enfermant, leurs parents ne pouvant les faire revenir par la persuasion pour les empêcher de suivre leur célèbre instigateur vers la mer Méditérranée. Ils traversaient le royaume en foule et archaient processionnellement en chantant. Déjà, nulle cité ne pouvait les contenir à cause de leur multitude. "
    Comme il fallait s'y attendre, le passage d'une si grande foule n'alla pas sans causer de graves désordres. Un chroniqueur allemand nous montre des enfants de l'un et l'autre sexe, des jeunes filles et des femmes mariées ou vierges, n'hésitant pas un instant - la bourse vide, pêle-mêle, par les villes et les campagnes - à laisser là leurs instruments de travail pour se joinre  la troupe de ceux qui passaien. A Saint-Quentin, le peuple, excité par des meneurs, attaqua les deumeures des chanoines et les chanoines eux-mêmes qui avaient refusé de subvenir à l'entretien des jeune pélerins.
     
    L'âge moyen des participants semble avoir été relativement bas. Le manuscrit de Cologne parle d'enfants de divers âges et de conditions , de six ans et au-dessus jusqu'à l'âge d'homme. Un autre assure que nul n'avait plus de douze ans. Mais cette foule, esimée par d'aucuns à 15 000,
    20 000 ou 30 000, ne renfermait pas que des enfants. Selon certaines chroniques, on y rencontrait " des jeunes garçons et des jeunes filles avec quelques tout jeunes gens et des vieillards ". Malheureusement, " des ribauds et de mauvaises gens s'étant joints à eux corrompirent une telle troupe ".
    Un fait, d'ailleurs, qui prouve que les enfants n'étaient pas seuls représentés, " le calife en acheta quatre cents pour sa part, tous clercs, parmi lesquels se trouvaient quatre-vingt prêtres ".
    Cette multitude reconnaissant Etienne pour son chef l'entourait d'une singulière vénération. Quant aux foules, elles le tenaient pour un saint et s'attachaient les moindres parcelles de ses vêtements comme de véritable reliques. Le berger de Cloyes, selon Matthieu de Paris, était placé sur un char orné de tentures et escorté de gardes armés qui l'acclamaient sans cesse. " Le nombre de ces gardes étaient si grand que leur trop grande multitude les obligeait à se serrer l'un contre l'autre, et celui qui pouvait emporter des fils ou des poils arrachés à ses vêtements se considérait comme heureux. "
     
     Etienne aurait voulu rencontrer le roi Philippe Auguste, mais le souverain, après avoir demandé, sur ce prodige, l'avis des évêques et les docteurs de l'université de Paris, ordonna aux enfants de regagner la maison paternelle. Une petite partie seulement obtempéra, mais la plupart d'entre eux, suivant Etienne continuèrent leur chemin.
    Par la Bourgogne, ils s'acheminèrent vers Marseille en suivant la vallée du Rhône. Partout où ils passaient, on se pressait pour voir le maitre des bergers, l'envoyé de Dieu, et les habitants des villes et des bourgs leur donnaient des provisions, de l'argent et les soutenaient contre le clergé qui, en général, condamnait cette expédition. Ils arrivèrent finalement à Marseille.
     
    Sur la foi d'une révélation miraculeuse, on leur avait en effet fait croire que, cette année-là, la sécheresse serait si grande que le soleil dissiperait les eaux de la mer Méditérranée et que, à l'instar des Hébreux en Egypte, ils pourraient franchir le mer à pied sec jusque sur les côtes de Syrie.
    La fin de cette expédition allait connaître un sort lamentable...
     
    Partis avec un fol enthousiasme, beaucoup d'enfants de la croisade , pressés par la faim, revinrent petit à petit chez eux, les uns à Paris, d'autres en route, certains même quittant le gros de la troupe à Marseille. Quand à ceux qui parvinrent à s'embarquer, leur sort ne fut pas plus heureux.

    Le chroniqueur Albéric des Trois-Fontaines nous a laissé un récit complet de leur terrible odyssée :
    " Cette année-là (1212), les enfants, se rassemblant de toutes parts, firent une expédition fort périlleuse ; les uns ayant péri en mer, les autres ayant été vendus, fort peu sur une telle multitude revinrent chez eux. Quant à ceux qui échappèrent, le pape ordonna qu'ils se croiseraient et passeraient la mer lorsqu'ils seraient en âge.
     
    " Les traitres qui livrèrent ces enfants étaient Hugues Ferri et Guillaume Porc, marchands de Marseille, qui possédaient des navires. Ils devaient, suivant leur promesse, les conduire au-delà de la mer, sans rétribution, pour l'amour de Dieu. "
    Ils en remplirent sept grands navires. Ils étaient en mer depuis deux jours lorsqu'une tempête s'éleva. Deux des navires firent naufrage sur la roche du Reclus, à l'Île Saint-Pierre, au sud de la Sardaigne, et tous les enfants étaient sur ces navires furent engloutis. Plus tard, le pape Grégoire IX bâtit dans cette île une église des Saints-Innocents qu'il fit desservir par douze chanoines : les corps des enfants rejetés par la mer furent placés dans cette église, et on les offrit longtemps à la vénération des pélerins.
     
    Quant aux cinq autres vaisseaux, les " traitres " les menèrent jusqu'à Bougie, puis à Alexandrie. Là, ils vendirent tous les enfants aux chefs sarrasins et à des marchands d'esclaves. Le calife en acheta pour son compte personnel. Ils furent traités très honnêtement par cet homme, qui, disait-on, tenait en grande estime le clergé de France. Il était venu jadis étudier à Paris sous un déguisement, s'y était instruit et, depuis lors, avait cessé de faire des sacrifices de chair de chameau.
    Tous ne furent pas aussi heureux, et 18 d'entre-eux moururent dans les supplices pour n'avoir pas voulu abjurer leur foi. Aucun d'eux, aux dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet.
     
    Les deux " traitres " devaient être punis de leur forfait. Ayant ensuite comploté contre l'empereur Frédéric II avec les Sarrasins de Sicile et formé le projet de l'assassiner, ils furent découverts et pendus au même gibet que leurs complices. De nombreux enfants, leurs victimes, vécurent longtemps dans la servitude. Dix-sept ans plus tard, lorsque Frédéric II conclut un traité avec le sultan, il fit mettre en liberté un certain nombre de ces malheureux, mais l'un d'eux raconta que ses compagnons d'infortune n'avaient pas tous été délivrés et qu'il en restait encore 700 au service du gouverneur d'Alexandrie.
     Quel fut le sort du saint enfant Etienne ? Sans doute ne le saura-t-on jamais. Rien ne nous autorise pourtant à supposer qu'il abandonna la croisade. Il a dû la suivre jusqu'au bout, et périr soit englouti par la mer, soit retenu en captivité jusqu'à la fin de ses jours, victime de sa foi et de son fol enthousiasme.
     
    Simultanément à ces évènements dans le royaume de France, une troupe identique, par une sorte de mimétisme, se constituait en Allemagne, à l'image de celle d'Etienne de Cloyes. Là, un enfant de Cologne, nommé Nicolas, souleva les mêmes passions, forma une troupe nombreuse qui, par Mayence, Spire, Colmar, la vallée du Rhin et les Alpes, arriva au mois d'août 1212 à Plaisance et, enfin à Gênes. Des voleurs se mêlerent à eux et disparurent après les avoir dépuillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur distribuaient. S'y ajoutèrent toute espèce de mésaventures consécutives à l'imprévoyance des croisés et aux difficultés des routes de montagne.
     Ils arrivèrent cependant au nombre de 7 000 sur les bords de l'Adriatique. Les Gênois leur permirent d'abord de séjourner dans leur ville, puis, craignant que cette multitude suscite des troubles, ils les chassèrent.
     
    Repoussées de Gênes, les enfants se dispersèrent. Quelques-uns se dirigèrent sur Venise, s'embarquèrent, furent transportés par des pirates et vendus, comme les disciples d'Etienne aux Sarrasins. 
    Le pape Innoncent III, qui, d'abord, avait approuvé leur mouvement -
    " Ces enfants nous font un reproche de nous endormir alors qu'ils volent vers la Terre Sainte " avait-il déclaré -, chercha à son tour, à les renvoyer d'Italie. Chassés de partout, ils durent revenir dans leur pays. Le retour fut terrible.
     
    " Eux qui avaient auparavant traversé les contrées en troupes et en chantant, ils revinrent affamés et pieds nus, en marchant en silence.
    Ils étaient pour tous un objet de moquerie, parce qu'un grand nombre de jeune fille qui étaient parmi eux s'étaient laissées séduire et avaient perdu le fleur de leur virginité. "
     
    La traversée des Alpes fut un véritable martyre. On était alors au mois de novembre, et le froid intense, la famine en firent périr un grand nombre. 
    Le chroniqueur de Trèves rapporte qu'ils arrivèrent à un extrême dénuement, personne ne voulant plus leur donner l'hospitalité. 
    Une grande partie d'entre eux isaient morts de faim dans les villlages et sur les places publiques, et nul ne les ensevelissait... Sur les nombreux milliers qui constituaient la troupe, à peine quelques-uns revinrent chez eux. Un certain nombre échappèrent à ces souffrances. Les plus âgés restèrent dans les montagnes d'Italie, où ils se réunirent soit pour travailler, soit pour servir les habitants de la terre où ils se trouvaient.
    Quant à Nicolas de Cologne, il semble s'être embarqué à Venise, puis on perd sa trace, comme pour Etienne de Cloyes.
    A quelle pulsion mystérieuses obéissaient ces enfants et ces jeunes gens ? 
    Les historiens ont essayé de les expliquer tant bien que mal. Mais, déjà, un contemporain, qui vivait 50 ans seulement après l'évènement de 1212, le chroniqueur de Saint-Médar de Soissons, proposait une explication moderne, zoologique, en quelques sorte, et assez étonnante : 
    " Certains disent et affirment que, de dix ans en dix ans, avant cet évènement merveilleux ne se fût produit, les poissons, les grenouilles, les papillons et les oiseaux, chacun, à son époque et selon son espèce, était parti de semblable manière. Dans ces temps, une multitude de poissons si immense fut prise que tous en furent étrangement surpris.
     
     " Enfin, les anciens affirment qu'une multitude de chiens venant de diverses parties de la France se réunit dans un château de Champagne qu'on appelle Sainte-Menehould. Ces chiens s'étant divisés en deux bandes, combattirent avec autant de courage et d'acharnement les uns contre les autres.Presque tous se tuèrent entre eux et fort peu en revinrent. "
    Cette assimilation aux migrations animales intègre les croisades d'enfants dans un rythme de vie cosmique. Devant l'étrangeté de l'évènement, les chroniqueurs ont ainsi cherché, dans ler besoin de comprendre, des analogies ou des correspondances tirées du règne animal. Déjà, pour la première croisade, on avait parlé de migration de mouches d'une espèce particulière ou de papillons. Plus tard, à propos de Jeanne d'Arc, ses contemporains remarquèrent que sa chevauchée fut précédée d'une migration de papillons blancs.
     
    Les spécialistes de cette époque ont aussi cherché des explications à ce mystérieux phénomènes de 1212 et se sont demandé pourquoi l'élément jeune y dominait. La plupart leur attribuèrent pour origine les processions générales ordonnées par Innoncent III pour le 23 mai. En effet, la marche des jeunes croisés présente un caractère nettement processionnel.
    " En ce temps-là, dit un moine de Mortemer, les enfants et les jeunes filles, un certain nombre de garçons portant des bannières, des cierges, des croix, des encensoirs faisaient des processions, allant par les villes, les bourgs, les châteaux. " Ils psalmodiaient également des cantiques types chantés dans les processions, avec imploration litanique.
     
     Tout ceci, cependant, n'explique pas pourquoi ces processions étaient composées presque exclusivement d'enfants. Il semble que l'appel du pape ne fit que cristalliser une très ancienne dévotion enfantine apparue vers le milieu du XIIè siècle dans la France du Nord, en Normandie et en Bourgogne. A Cette époque, on voit apparaître en effet une sorte de
    " croisade monumentale " formée de pénitents bâtisseurs qui, bannières déployées, traînant avec eux des chariots chargés d'outils et de pierres, se dirigeaient en chantant des cantiques vers les chantiers des cathédrales.
    Ils traversaient les rivières à gué, si bien que les foules croyantes de ce temps voyaient en eux de nouveau Hébreux en marche vers la Terre promise.
     Or, certaines de ces processions n'étaient composées que de tout jeunes enfants et ressemblaient fort aux croisades : notons, dans celle-ci, la présence d'un chariot monté par Etienne de Cloyes, entouré d'une particulière dévotion, et également la marche des jeunes croisés qui se dirigent d'abord vers les vastes chantiers de Saint-Denis et Paris...
     
    La similitude entre enfants bâtisseurs et enfants croisés ne fait donc guère de doute, mais il reste à s'interroger sur les raisons de cette élection de l'enfance au début du XIIIè siècle.
    L'abbé Haymon, qui a vu retaurer son abbaye de Saint-Pierre-sur-Dive, près de Caen, nous éclaire sur le mobile profond qui animait ces troupes d'enfants pélerins, et nous décrit ces colonnes de pénitents de dix à douze ans qui cheminaient le long des routes de France, du Nord et du Midi, en se flagellant et en invoquant la Vierge.
    " Pourquoi, disaien-ils, n'avez-vous pas d'égard à la dévotion des petits innoncents et à leur humilité ? Puis, se trainant sous une grêle de coups vers l'autel des Saint-Innoncents, ils leur répétaient, en criant, les mêmes paroles, comme s'ils eussent été présents, ajoutant qu'ils les suppliaient de ne pas détourner leurs yeux de dessus eux, de ne pas mépriser les enfants du même âge qu'eux. "
     
    Cette dévotion aux saints Innocent ( les enfants massacrés par les soldats d'Hérode au moment de la naissance de Jésus ) était l'une des plus répandues et des plus ancienne de l'Eglise. Mais, en France, elle avait pris depuis le XIè siècle une signification bien particulière. Célébrée le 28 décembre, elle était devenue la fête des enfants de cheur, des petits chantres des psallettes des églises mediévales.
    La veille de la fête, les enfants de choeur élisaient un évèque qu'ils revêtaient des habits pontificaux de l'école et de la mitre, et le promenaient en procession dans la ville. Le lendemain, c'est lui qui officiait dans le choeur, et les enfants occupaient les stalles du clergé. Cette coutume subsista longtemps en France, et parfois, en certaines régions, jusqu'à la fin du XVIIè siècle.
     
    Or, le pape Grégoire IX fit élever une chapelle aux saints Innocents dans l'ile Saint-Pierre, lieu du naufrage des jeunes croisés de 1212. En outre, le chant de route des enfants allemands proclamait : 
    " Avec ses Innocents, Nicolas entrera à Jérusalem. "
    Il est donc probable que ces croisades du début du XIIIè siècle trouvent leur origine dans ces enfants de choeur du Moyen-Age guidé par des clerc, et la présence de prêtres parmi eux conforte cette interprétation.
    Peut-être aussi faut-il voir dans Etienne de Cloyes un moniteur d'une psallette ou bien un " évèque des enfants " de la Noël 1211.
    Les populations françaises d'alors ont fait bon acceuil à ces troupes d'enfants, car elles reconnaissaient en elles les enfants bâtisseurs de cathédrales et les cortèges d'enfants de choeur fêtant les saints Innocents.
     
    C'est aussi l'époque où, sous l'influence de divers mystiques comme saint Bernard ou saint François d'Assise, la dévotion médiévale évolue vers le culte de Jésus enfant et de Jésus pauvre. Les croisés de 1212 étaient une illustration parfaite de cette dévotion nouvelle et répondaient à l'attente de la piété populaire. Les hommes de cette époque savaient d'expérience que la délivrance de la Terre sainte n'avais pu être obtenue par les puissants de la terre : empereurs, rois, grands féodaux, armées fortes et puissantes n'avaient pas réussi dans leur dessein. Aussi, la chrétienté n'attendait plus que par un miracle la reconquête des lieux saints, et ce miracle, les gens pieux de l'époque ne l'espéraient plus que des plus
    " innocents ", des enfants et des pauvres.
     
    Quelques années seulement avant la croisade des enfants, le chevalier de Cantorbéry, Pierre de Blois, avait écrit dans son livre sur la délivrance de Jérusalem : " Les pauvres, les plus faibles auront le royaume deDieu et la Terre sainte, la double Jérusalem, terrestre et céleste. Déjà, pour secourir son héritage, Dieu s'est servi d'enfants, et même de femme. "
     


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